Baptême et Champagne

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Le Havre, 1935. 
Le paquebot Normandie appareillait pour son grand voyage inaugural. Les plus grands reporters étaient dépêchés sur place pour couvrir la traversée de ce nouveau géant des mers, incarnant alors le génie technique français. Parmi eux, l'écrivain Blaise Cendrars, qui embarquait pour le quotidien Paris-Soir afin d’y retracer la quête du ruban bleu…
 Qui n’a pas rêvé lui aussi un jour lui de franchir l’échelle de coupée des paquebots prestigieux de la Compagnie générale transatlantique ?  Ainsi le vantait fort justement, une réclame de la French Line : « A partir du moment où vous montez à bord d'un navire de ligne français jusqu'à ce que vous débarquiez, la vie y est étincelante et pleine de gaîté comme le champagne ». 
 
Quels sont donc les liens qui unissent le monde de la mer et le monde des bulles ?
Se résument-ils toujours à des discussions feutrées, des coupes qui tintent, à un bal de petits fours, des sourires enjôleurs et quelques regards convenus dans la salle du restaurant des premières. 
 
Comme l’exposition de prestige au Musée des années 30 l’attestait «L’Art déco, un art de vivre. Le paquebot Île-de-France" sur le dernier trimestre 2019, l’Art nouveau puis l’Art déco faisaient véritablement les grandes heures de paquebots rivalisant de faste et de démesure. La salle à manger de l’Île de France (1927) permettait d’accueillir à elle seule 700 convives. D’Ayala à Ruinart en passant par Krug et Pol Roger, plus de soixante champagnes différents étaient à la carte. Imaginez-vous alors la carte du paquebot France qui comprenait ainsi 75 000 bouteilles de vin, 8 000 bouteilles de vins fins et 12 000 bouteilles de champagne.
 Chaque repas servi à bord devait être une fête et représenter la quintessence du raffinement en matière de gastronomie. Pour ce faire, les grands chefs rivalisaient d’imagination pour satisfaire les palais les plus exigeants de voyageurs souvent fortunés. Les paquebots eux-mêmes devenaient les ambassadeurs d’un savoir-faire à la française, le champagne, symbole d’excellence remplissait donc parfaitement son rôle de consécration des grandes occasions. 
Toutefois, après avoir dégusté le melon cocktail, la crème de volaille aurore, les filets de sole Île de France et la poularde truffe périgourdine, aurez-vous encore la curiosité de vous pencher sur un autre lien ? le lien originel, fondamental et transcendantal, à savoir le baptême du navire… 
En effet, la tradition veut qu'une bouteille de champagne soit brisée sur la coque d'un bateau lors de sa première mise à l'eau pour conjurer le sort..
Mais quoi de plus singulier et paradoxal alors que de baptiser un navire ? de l’immerger (étymologie grec βάπτισμα, báptisma, immersion) et par là même de voir le bateau s’incarner.
Si le passage par la mort est la première symbolique du baptême avec l’analogie du déluge, de Noé et de son arche. La seconde est celle de la vie. D'après la Genèse, les êtres vivants sont nés de l'eau. Dans cette perspective, le pouvoir salvateur de l’eau est souvent associé à l'Esprit : « Nul, s'il n'est créé à nouveau de l'eau et de l'Esprit, n'entrera dans le Royaume » (Jean, III, 5).
Alors me direz-vous, on baptise certes les navires, mais pas à l’eau !!! 
En effet, selon la citation britannique "Un navire qui n'a pas goûté au vin goûtera au sang". Bien avant cette cérémonie des temps modernes, le sang d'une victime était étalé sur la proue du bateau avant que ce dernier ne prenne la mer. 
Ce rite antique devait attirer la clémence des Dieux. Puis le vin, moins barbare, a ensuite remplacé le sang sacrificiel, lui-même par le champagne, un breuvage associé à la chance, à la fête et à la célébration du bonheur.
 Cette légende a d’ailleurs été renforcée par l'histoire du Titanic, paquebot tristement célèbre pour avoir coulé corps et biens en 1912 durant son premier voyage. La compagnie White Star Line, à laquelle il appartenait, ne baptisait paraît-il jamais ses bateaux... 
 Alors vous aurez aussi noté que le lien entre l’eau et le vin est ténu, le Christ lui-même a transformé l’eau en vin lors des noces de Cana.Restons dans le sacré avec ces symboles de vie, qui plus est, si l’on attribue en plus à Dom Pierre Pérignon, moine bénédictin, la création du champagne…
Vite une coupe !!
 
Ernest LABHUL ST GERMAIN, le 22 AVRIL 2020 au Mesnil-sur-Oger au cœur de la côte des Blancs.